Soundrack
états du regard
Soundtrack
Soundtrack est une série photographique conçue comme une bande-son visuelle. Chaque image y fonctionne comme un plan suspendu, traversé par des rythmes, des silences et des tensions, à la manière d’une composition où le visible et l’invisible dialoguent.
Issue d’un parcours nourri par le dessin, le cinéma et la musique, cette série explore la photographie comme un espace de résonance.
Les influences cinématographiques — du suspense hitchcockien aux atmosphères plus mentales — rencontrent des textures sonores issues du punk, de la new wave et de l’ambient. Ensemble, elles façonnent une écriture visuelle où le réel est perçu comme une partition, mais aussi comme une expérience intérieure.
Ces images ne racontent pas une histoire linéaire. Elles s’organisent en fragments, en déplacements, en suspensions. Des figures apparaissent, traversent l’espace, s’y arrêtent parfois, comme prises dans un rythme qui les dépasse. À travers elles, ce sont des états qui émergent : tension, retrait, attente, perte d’équilibre, concentration. Autant de variations sensibles qui dessinent un parcours intérieur.
Le mouvement devient structure, l’attente devient matière, le silence devient signifiant. Peu à peu, le regard se déplace : il cesse de chercher un récit pour entrer dans une forme d’écoute. Ce qui se joue n’est plus seulement dans la scène, mais dans la manière dont elle est perçue, traversée, habitée.
La ville, omniprésente, se transforme alors en paysage mental autant que sonore. Elle impose ses flux, ses rythmes, ses interruptions. Les corps s’y adaptent, s’y inscrivent ou s’en détachent, révélant une tension constante entre mouvement imposé et intériorité. Dans cet espace, certaines images agissent comme des zones de passage — des moments où la perception se relâche, où le regard glisse, où l’on se tient entre deux états.
Soundtrack propose ainsi une expérience perceptive : non pas voir, mais ressentir. Non pas comprendre, mais écouter. Une invitation à traverser les images comme on traverse une musique, en acceptant ses variations, ses silences et ses dérives.
Prises dans différentes villes, ces images composent une même bande-son du réel — un flux continu où les lieux s’effacent au profit du rythme, et où le regard devient le lieu d’un déplacement intérieur.
Silent Crossing
la traversée intérieure
Dans Soundtrack, certaines images introduisent une respiration particulière. Elles s’inscrivent dans le parcours comme des points de bascule, des moments de suspension au cœur du mouvement.
Les figures humaines y apparaissent en transit. Elles glissent, se croisent, se frôlent, sans jamais s’ancrer pleinement. Rien ne s’arrête, rien ne se fixe. Le regard ne cherche plus à saisir, mais à suivre — à accepter ce qui passe, ce qui échappe, ce qui se transforme.
Ces images accompagnent le déplacement intérieur de la série.
Elles ouvrent un espace plus diffus, plus flottant, où la perception se relâche avant de se recomposer. Le monde n’est plus un ensemble de scènes à comprendre, mais un flux à traverser. Elles viennent également clôturer la série.
Dans ce mouvement, quelque chose se déplace en profondeur. Le regard se détache, cesse de vouloir retenir. Il devient plus attentif, mais aussi plus disponible à l’incertitude. Ces moments créent un entre-deux nécessaire — un espace où rien ne s’achève, mais où tout se transforme.
Dans Soundtrack, ils accompagnent le cheminement du regard —du visible vers le sensible, du mouvement vers la présence, du flux vers une forme d’attention.
Ces images ne sont pas des pauses. Elles sont le passage lui-même.
La bande son introductive
Cet univers trouve une résonance particulière dans l’atmosphère sonore de Twin Peaks, façonnée par Angelo Badalamenti. Une musique lente, enveloppante, où chaque note semble suspendue, chargée d’une tension douce, presque invisible. Le quotidien y devient trouble, comme légèrement décalé, traversé par quelque chose qui échappe.
Silent Crossing, qui se définit comme un fil rouge, prolonge ainsi cette esthétique — un espace où les trajectoires se croisent sans se rencontrer vraiment, où le réel se laisse traverser par une dimension plus intérieure, plus silencieuse, presque onirique.
Part I : letting yourself drift
se laisser traverser
1. Passing Through
l’entrée en matière, être là sans appartenir
Nice, janvier 2026
La silhouette, de dos, face à la mer, traversée par le vol des oiseaux, convoque immédiatement une mémoire cinématographique hitchcockienne : celle des Oiseaux. Mais ici, la menace n’est jamais frontale. Elle est diffuse, suspendue, presque silencieuse. Elle circule dans l’air, dans l’espace, dans ce moment incertain où rien ne se passe encore — mais où tout pourrait basculer.
La composition, volontairement minimaliste — un ciel ouvert, un corps, quelques trajectoires d’oiseaux — s’apparente à une forme de peinture vivante. Elle trouve un écho dans l’univers de Caspar David Friedrich, où la figure humaine, souvent de dos, se tient face à l’immensité du paysage.
Comme chez lui, le personnage devient un médiateur : il ne s’impose pas, il contemple, il absorbe.
Le geste — la main posée sur le chapeau — agit comme un point d’ancrage fragile. Il traduit à la fois une présence physique et une tentative de stabilité face à un monde mouvant, traversé de forces invisibles.
Sur le plan sonore, l’image entre en résonance avec The Killing Moon de Echo & the Bunnymen. On y retrouve cette tension caractéristique de la new wave : une beauté calme, presque contemplative, habitée par une inquiétude sourde. Comme dans le morceau, quelque chose semble écrit à l’avance, inévitable, mais jamais totalement révélé.


2. Transmission
le sens se dérobe
Naples, octobre 2025
Un homme au téléphone sur Piazza Dante, pris dans un espace où circulent trop de signes — livres, images, papiers, objets. Rien n’est hiérarchisé, tout semble coexister dans une même densité visuelle. Le regard ne se fixe pas : il circule, glisse d’un élément à l’autre, hésite, revient. L’image se construit par strates, comme si plusieurs réalités se superposaient sans jamais totalement se rejoindre.
L’ambiance est assez proche de The Conversation, de Coppola, où l’écoute et la transmission deviennent des actes incertains, traversés d’interférences et de zones d’ombre. Ici aussi, quelque chose circule — une parole, une information, une intention — mais rien n’est totalement lisible. Le sens se fragmente, se déplace, échappe.
La composition dense et fragmentée fait écho au travail de Saul Leiter ou Alex Webb, où l’image se construit par superposition et par couches successives. Le spectateur n’est pas face à une scène, mais à un espace à traverser, où le regard doit naviguer, recomposer, accepter de ne pas tout saisir immédiatement. Hopper aurait également pu dépeindre cette séquence.
Sur le plan sonore, l’image entre en résonance avec Transmission de Joy Division : une esthétique du flux, du signal et du bruit, où la communication reste toujours partielle, instable, presque parasitée.
3. In Between
frôler le réel
Venise, février 2026
À travers une vitre traversée de pluie, le réel se transforme en surface sensible. Le visage, à la fois présent et inaccessible, s’inscrit dans une esthétique du retrait et de la distance, proche du cinéma contemplatif de Wim Wenders et de Sofia Coppola, où les personnages semblent toujours légèrement en dehors du monde.
Le flou, la matière et la résistance de l’image à la netteté font écho au travail de Gerhard Richter, tandis que la solitude du cadre et la lumière intérieure dialoguent avec l’univers de Edward Hopper.
Enfin, l’atmosphère émotionnelle s’ancre dans une mémoire musicale new wave et post-punk — Joy Division, encore, The Cure— où la mélancolie, la distance et l’introspection deviennent des langages.

4. Drifting
la perte de contrôle
Naples, octobre 2025

La scène montre un homme engagé dans un geste contraint, presque enfermé dans l’espace étroit qu’il occupe. Le mouvement est interrompu, retenu. Le corps se plie, se tend, cherche un appui qui semble lui échapper. Rien n’est stable : ni la posture, ni la situation. L’image capte un instant de bascule, un déséquilibre silencieux, où l’action se transforme en lutte.
Cette contrainte du corps évoque une forme de résistance, une tentative de maintenir un équilibre fragile dans un environnement qui ne le permet plus. Le réel devient un espace de friction, où chaque mouvement demande un effort.
Sur le plan sonore, l’image entre en résonance avec The Mercy Seat de Nick Cave and the Bad Seeds. Le morceau installe une montée obsessionnelle, presque étouffante, où la répétition devient tension, et où le corps semble pris dans une mécanique qui le dépasse.
Nick Cave and the Bad Sees The Mercy Seat

5. Double Vision
l’immobilité au coeur du chaos
Naples, octobre 2025
Le dispositif visuel fragmente immédiatement la perception : un premier plan sombre, presque opaque, agit comme un écran. À l’intérieur de cette ouverture, un homme au téléphone, inscrit dans un espace urbain reconnaissable. Mais cette lisibilité est rapidement perturbée par la présence, en contrebas, d’une forme énigmatique, presque irréelle, qui semble appartenir à un autre registre. Le regard oscille entre ces deux niveaux, sans jamais parvenir à les réunir. L’image ne se laisse pas fixer : elle se dédouble, se dérobe, se recompose.
Une instabilité qui touche à l’univers de Francesca Woodman, où la figure humaine apparaît souvent comme en suspens, traversée par le mouvement ou par l’effacement mou, La reproduction interdite, de René Magritte où le réel semble d’abord lisible avant de se révéler profondément instable. Le miroir ne reflète pas, il trompe.
Sur le plan sonore, je me retrouve dans Daydreaming de Radiohead, qui installe une dérive lente, presque hypnotique, où les espaces semblent se succéder sans rupture, comme dans un rêve. Cette sensation de glissement, d’entre-deux, traverse également l’image : on ne sait plus si l’on regarde une scène réelle ou sa projection mentale.
Part II : Holding Through the Gesture
se tenir dans le geste
6. Fading Presence
se retirer sans disparaître
Nüremberg, janvier 2026
Le visage est proche, cadré avec douceur, presque enveloppé par la matière du vêtement et la chaleur diffuse des lumières. Tout semble créer un espace de protection, une bulle intime où le temps ralentit. Le téléphone introduit une relation — une voix, un échange — mais quelque chose, déjà, se déplace. Le regard ne se fixe pas sur l’interlocuteur invisible : il glisse, s’échappe légèrement, comme attiré par un ailleurs silencieux.
Cette sensation évoque certaines scènes de The Girl on the Train, portées par la présence fragile de Emily Blunt, où la perception du réel se trouble, où l’attention se dissocie du moment présent pour dériver vers un espace plus intérieur.
Ce retrait ouvre un espace intérieur plus dense, moins lisible. Les pensées ne suivent plus une ligne claire : elles dérivent, se superposent, reviennent par fragments.
L’image capte ce moment où l’on n’est plus tout à fait dans l’échange, mais déjà dans une forme de repli, où ce qui se joue à l’intérieur devient plus présent que ce qui se dit à voix haute. Le réel ne disparaît pas, mais il passe au second plan, comme légèrement voilé.
Sur le plan sonore, Roads de Portishead installe cette même distance : une voix proche, presque murmurée, mais déjà empreinte par une forme d’absence. Une présence fragile, suspendue entre ici et ailleurs.

7. Holding Still
tenir dans le déséquilibre
Naples, octobre 2025

Au centre, une figure immobile, comme absorbée dans son propre temps, fait face à un monde qui glisse autour d’elle. Le flou du passant traverse l’image comme une onde, brouillant la lecture et installant une rupture. Deux temporalités coexistent : celle du corps ancré, et celle d’un flux continu.
La scène évoque After Hours, où la ville devient instable, presque irréelle, et où le personnage principal, cet homme perplexe, semble étranger à ce qui l’entoure.
L’image dialogue avec l’art cinétique de Yaacov Agam : la perception se transforme avec le mouvement, rien n’est totalement fixe. Le flou devient un élément actif, presque sculptural, qui traverse le cadre et renforce la présence du sujet.
Je me suis laissée porter musicalement par Nightclubbing de Iggy Pop : une esthétique froide et urbaine, où la solitude persiste malgré le mouvement.

8. Waiting Room
L’immobilité au coeur du chaos
Nüremberg, janvier 2026
Une silhouette est assise, légèrement isolée dans l’espace. La lumière découpe la scène avec précision, laissant le reste dans l’ombre. Rien ne se passe, et pourtant tout est là : l’attente, la fatigue, la pensée qui dérive.
Le dispositif évoque certains cadres du cinéma de Wim Wenders, où les personnages habitent des espaces de transit, entre deux moments, entre deux décisions. Des lieux où l’on ne vit pas vraiment, mais où quelque chose se joue malgré tout.
La composition, très construite, presque géométrique, isole la figure dans un environnement plus vaste qu’elle. Le téléphone, tenu en main, ne capte pas l’attention : il devient un objet parmi d’autres, témoin d’un temps étiré.
Sur le plan sonore, An Ending (Ascent) accompagne cette suspension. Une musique qui ne progresse pas, mais qui s’installe, comme un espace mental ouvert.
9. Working Silence
L’état intérieur
Naples, octobre 2025
Un homme travaille, penché sur une surface encombrée d’objets. Le regard est précis, focalisé, presque absorbé. Chaque geste semble mesuré, contenu dans une attention continue. Le cadre resserré isole la scène, créant un espace autonome, comme soustrait au reste du monde.
L’image évoque une certaine iconographie du détail et de la précision, proche de l’univers de Dr. No, où l’observation minutieuse et l’attention aux mécanismes deviennent centrales. Mais ici, il ne s’agit ni de contrôle ni de domination — plutôt d’un retrait, d’un mouvement vers l’intérieur.
Le geste est répété, maîtrisé, silencieux. Il ne cherche pas à produire un événement, mais à maintenir un équilibre fragile. À mesure que l’attention se resserre, le monde extérieur s’efface. Le bruit, les mouvements, les sollicitations disparaissent au profit d’un espace plus intime, presque clos.
Ce recentrage ouvre un territoire intérieur particulier : celui où la pensée ralentit, où le regard cesse d’anticiper pour simplement accompagner le geste. Le temps lui-même semble se modifier, devenir plus dense, plus étiré.
Cette répétition du geste, précis, presque silencieux -comme une partition intérieure le mouvement cherche à maintenir un équilibre fragile, est en écho de Hand of Love de The sound.


10. Inner Mechanics
ce qui échappe à l'intériorité
Venise, février 2026
L’homme absorbé dans son geste, au cœur d’un espace dense, saturé d’objets, de matières et de reflets. La vitrine agit comme une membrane visuelle, superposant intérieur et extérieur dans une esthétique proche du cinéma de David Cronenberg, où l’humain se prolonge dans son environnement technique.
Le traitement de l’image — stratifié, presque organique — trouve un écho dans la peinture de Francis Bacon. Comme chez lui, la figure semble prise dans une tension entre construction et dissolution, entre contrôle du geste et instabilité du monde autour. L’espace n’est pas neutre : il agit, il déforme, il enveloppe.
La frontalité du cadre et la concentration du geste inscrivent également la scène dans une forme de rituel silencieux, où le travail manuel devient une manière de tenir le réel.
Sur le plan sonore, l’image entre en résonance avec Stripped de Depeche Mode : une esthétique où la répétition, la matière et la mécanique cohabitent avec une présence profondément humaine. Comme dans le morceau, quelque chose est ici mis à nu.
Global Soundtrack
La playlist prolonge Soundtrack au-delà des images. Elle n’illustre pas la série, elle l’accompagne — comme une présence diffuse, un rythme souterrain.
Chaque morceau ouvre un espace, une variation, une respiration, en écho aux états traversés par le regard. Ensemble, ils composent une écoute possible de la série, une manière de s’y déplacer autrement, de s’y perdre aussi.
Car ici, voir et entendre ne sont jamais séparés : ils participent d’un même mouvement, intérieur et sensible.




